Les tramways de Sarajevo

 
Ecrit par Aurélie Carbillet

Les tramways semblent suivre indéfiniment leur chemin en ligne droite, ils ont pris la forme étroite de la vallée, toute en longueur. Leurs passages incessants rythment la ville. Cadencés entre arrêts et avancées, leur chemin est tout tracé par les rails et les câbles électriques. Ils sillonnent très régulièrement les rues, mais ayant pris le rythme de Sarajevo,, lentement, tranquillement. Il y en a toujours un que l’on peut attraper au vol, mais rien ne sert de courir car ils se suivent comme de longues chenilles processionnaires.

Par sécurité la petite sonnette retentit dès qu’une voiture ou un passant est susceptible de gêner sa route. Ceux-ci passent entre les deux sens de circulation des véhicules. Il est assez effrayant de devoir traverser en faisant attention aux voitures et au tram en regardant à gauche, puis de nouveau au tram et aux voitures en regardant à droite. Le piéton à la priorité ici comme en France, mais le passant parisien serait suicidaire s’il se comportait à Sarajevo comme à Paris. La voiture étant à coup sûr plus forte que l’homme, j’en viens à me demander comment les piétons parisiens ont réussi à dicter leur loi.

Les tramways ont plusieurs nationalités, ils ont été amenés ou financés par différents pays. Ils arborent leur origines, Japon, Allemagne, ou encore Union européenne. Certains sont peints de décors faits à la main, d’autres sont jaunes, rouges, verts, recouverts de publicités, lustrés, ou usés par le temps. Peu importe tant que cela roule. Le soir ils se retrouvent tous au même endroit, là où les trams dorment me dit une amie. Il s’y trouve encore de vieilles carcasses rouillées.

La régularité des passages n’empêche pas la foule de se masser à l’intérieur, ce qui me rappelle souvent la ligne quatre du métro parisien. Le passager est balloté de gauche à droite, si bien qu’il faut s’accrocher aux barres du plafond. En retour, les places sont toujours cédées aux personnes âgées et handicapés. La difficulté est de se frayer un chemin jusqu’à cette poinçonneuse qui n’avale le ticket que dans un seul et unique sens, chaque passager s’évertue à trouver le bon. Parfois, le tram ne va pas où je le souhaite. Tout à coup il s’arrête, tout le monde descend. Je n’y comprends rien, je suis obligée de suivre, et continue à pied.
Les tramways de Sarajevo sont un symbole. Ils ont été mis en place par l’empire austro-hongrois qui, en industrialisant le pays les a installé avant de les utiliser à Vienne.

C’est, dit-on, le premier réseau de tramways créé en Europe. Leur circulation a été maintenue au début de la guerre par les conducteurs bénévoles afin de perpétrer la vie de la ville, afin de montrer que les habitants assiégés pouvaient continuer leurs activités. Ils ont été abandonnés en pleine rue quand les tirs sont devenus trop fréquents. Jacques Ferrandez a d’ailleurs intitulé son carnet de voyage les tramways de Sarajevo : voyage en Bosnie-Herzégovine, en hommage à ces conducteurs. Zlata en parle également dans son journal intime, le premier jour des hostilités, elle écrit : «Vers 20h on a entendu tinter une cloche de tramway. Le premier tramway à traverser la ville. Il ramenait la vie, et les gens sont tous sortis dans les rues avec l’espoir que ce genre de choses ne se produirait plus ».

Quand le tram tombe en panne, il semble que le temps s’arrête. Les gens arrivent petit à petit, formant une foule en attente du départ. Tout se bloque, la circulation de la ville longiligne est coincée par ces caillots. Je préfère voir les sillons en activité, sentir le mouvement et la circulation des gens. J’aime ce tourbillon qui nous emporte, cette présence rassurante, ce rythme assuré. J’apprécie aussi que tout marche comme il faut.

Pour aller plus loin :

http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-sarajevo-aujourdhui.html
http://forum.solidarite-bosnie.ch/